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Radio Vaseline & DJ Excel | 18 décembre 2006


"Ça teste !" Tel est le leitmotiv en usage dans les radios FM, et que tout bon programmateur musical brandit en guise d'excuse à la rétrocession anticipée de son âme.
Habituellement, la phrase complète est : "Oui je sais, c'est de la merde ce morceau, mais ça teste !"


Quelques explications techniques. Mode venue des Etats-Unis dans les années 80/90, "l'auditorium" consiste à tester des titres auprès d'un panel d'auditeurs. On leur fait écouter - en direct ou par téléphone - un extrait de huit à dix secondes. Généralement ce qu'on appelle le "hook", c'est-à-dire la partie la plus emblématique du morceau. Souvent le refrain. Ensuite, le sondé à de deux à cinq secondes pour réagir.


1- Ça déchire sa race ! C'est trop de la balle !
2- Ça le fait bien !
3- Ça m'en touche une sans remuer l'autre...
4- Vous avez pas plutôt de
arènebi ?
5- C'est quoi cette daube !



Une fourchette dont la fiabilité n'a d'égal que sa subtilité, le recrutement des sondés, les conditions de l'écoute et le temps imparti pour la réponse. Dans les grandes enseignes de la FM, le chiffre fatidique est 49. En-deça, le titre dégage au frigo. Chef d'accusation principal : "il ne teste pas". Il faut dire aussi que sur ces radios, dites "Top 40" - ainsi nommées parce qu'elles n'ont qu'une quarantaine de morceaux en rotation - il faut savoir faire de la place.


Mis en œuvre par NRJ, puis par ses concurrents directs, chez qui la musique n'est que la contingence minimale que l'on concède à la diffusion de spots publicitaires, le procédé s'est depuis largement généralisé. A cela plusieurs raisons. Tout d'abord le prix. Ce genre d'études coûte cher. Très cher. Elle nécessite en outre une infrastructure importante. Ce qui fait que, jusqu'à très récemment, seules de grosses sociétés comme Médiamétrie étaient à même d'offrir ce service aux stations qui n'avaient pas les moyens d'investir dans la création d'un service d'enquêtes téléphoniques. Ça n'est plus le cas. Essentiellement à cause de la versatilité des patrons des réseaux FM.


Comme partout ailleurs - peut-être même plus qu'ailleurs - cadre supérieur chez RTL 2, Europe 2, Fun ou NRJ, est un métier à risque. Les sièges directoriaux y sont tous munis d'un système d'éjection particulièrement sensible, capable de se déclencher à la moindre baisse d'audience. Résultat, les vieux lécheurs de culs dorés n'y font pas de vieux os. Comptables appointés à l'oreille en berne, une fois fait le tour des grandes officines de nivellement radiophoniques, il ne leur reste plus qu'à embrasser la carrière maîtresse du moment : celle de consultant et à aller sévir dans des radios plus modestes, là où le lustre de leurs anciennes fonctions impressionne encore. La concurrence entre ces mercenaires est âpre, et pour mieux s'implanter chez leurs clients, il leur est venu à l'idée de se doter de leurs propres structures test. Une prestation tarifée fort cher, mais bien moins que chez Médiamétrie. Du sondage low cost, où l'on tire sur tous les coûts. Panels recrutés sur internet et entretenus par de petits cadeaux ou des rémunérations, au mépris évident du principe d'impartialité, études argumentées au minimum, détails du panel habilement caviardés... Plus que jamais, on est dans le monde de la statistique virtuelle. "Cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance !" comme dirait l'autre.


C'est donc ainsi qu'aujourd'hui, même les petites radios indépendantes se dotent d'auditoriums hebdomadaires. Comme les grandes. Mais vu l'investissement que cela représente pour d'aussi petites structures, ce qui ne devrait être qu'un outil, tend à devenir la ligne du parti. Les patrons en veulent pour leurs sous. Les DJ Excel ont pris le pouvoir dans les bureaux des programmateurs. Vous pensez "ligne éditoriale", eux vous répondent "ligne comptable". Car il est là l'enjeu. Toutes ces radios FM ne vivent que par la publicité. D'un strict point de vue économique, c'est même la seule chose qu'elles produisent. Les radios FM sont des usines à pubs. Le paradoxe étant qu'elles passent moins de temps à soigner le produit en lui-même qu'elle n'en passent à travailler l'emballage ; c'est-à-dire, les programmes.


Une fois encore, l'arithmétique est impitoyable. Plus vous avez d'audience, plus vous vendez cher votre espace publicitaire. Il est donc primordial de ne pas faire fuir l'auditeur. Il faut "engranger du quart d'heure". Comprenez "quart d'heure d'audience moyen", le sacro-saint mètre étalon de Médiamétrie. Alors puisqu'il faut bien mettre de la musique, autant mettre de la musique qui plaît à tout le monde.


Ce qui est, à coup sûr, le moyen le plus efficace de ne plaire à personne. Il suffit simplement de se balader sur la bande FM, pour se rendre compte de cette triste réalité. L'impression de voyager sans fin dans un ascenseur, diffusant la musique idoine, y est quasi-omniprésente. Dans leur immense majorité, les FM musicales sont devenues l'équivalent auditif d'un désodorisant toilettes. Une gamme de senteurs artificielles allant de l'inepte à l'écœurant. Un produit de masse dénué d'affect et de passion, où la moindre aspérité au programme est drastiquement éliminée. Tout le monde copie tout le monde dans un souci général de ne surtout pas prendre de risque. De ne surtout pas faire de vague. Pas faire de bruit. Ce qui est tout même un comble pour une radio.


Inédit

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Publié par GonzoBonzo à 12:33:14 dans Cogito ergo blabla | Commentaires (3) |

Q.H.S. | 15 décembre 2006

Quartier Bleu

de François Darnaudet medium_vint.jpg

Talentueux, discret et régulier, c'est toujours avec plaisir que l'on retrouve François Darnaudet. Un plaisir toutefois qui ne nous console pas tout à fait de la relative rareté de ses apparitions sur les tables des librairies. Auteur de polar et de science fiction, il profite de son incursion dans la collection de politique fiction de Jérôme Leroy pour jouer sur les deux tableaux. Un pari toujours un peu casse-gueule, mais qui n'est pas sans offrir un certain nombre d'avantages techniques sur le format de la novella. Ce que, en habile artisan, François Darnaudet a parfaitement compris.

"Paris, ça s'épelle M-E-R-D-E."

Paris, 2044. Bon, pas franchement l'éclate... Surpopulation, épidémies, drogues et délinquance sont les nouveaux piliers de cette Ville Lumière qui a pris du plomb dans les réverbères. L'état "sarko-gaulliste" a bien entendu mis en œuvre tous les moyens à sa disposition pour traiter ces nouveaux maux, et ce avec tout le bon sens expéditif que l'on connaissait dès le début du XXIème siècle à l'ancien maire de Neuilly-sur-Seine. Lassé de ramasser les cadavres des junkies et des malades du "Gros Chat" , Franz Keller a quitté la police parisienne pour devenir "vigile solo" . Un métier entre liquidateur et détective privé qui lui permet de donner libre cours à sa nature brutale, mais pas de se loger ailleurs que dans un studio collectif de 9 m² sis dans l'ancien Opéra Bastille, reconverti en HLM.

Et lorsque Nikita Warlock, bimbo convolée d'un "cadre sup sup" d'une importante transnationale le contacte pour enquêter sur la mort de son mari, Keller ne peut pas s'offrir le luxe de refuser. Pourtant l'affaire ne sent pas bon. L'époux modèle entretenait une passion coupable pour l'exotisme en chambre, et c'est dans l'enclave black du Quartier Bleu qu'il avait pris l'habitude d'emmener le petit au cirque. Devenu un ghetto noir, l'ancien cimetière du Père Lachaise est aussi une zone de non droit qui tire son nom d'un éclairage de ville bleuté, qui le singularise du reste de la Capitale. Une clientèle de routiers libidineux et de cadres blancs viennent toutes les nuits y perdre leurs petites quéquettes dans les ravins moites de professionnelles sur-cambrées à la peau d'ébène. Il semblerait que ça soit au climax de l'une de ces joutes, que Warlock ait décidé de se faire péter la gueule avec une grenade 30 bars. "Suicide" , avaient conclu les kamis – brigade de flics d'élites métis affectés aux zones les plus dangereuses - en rendant à la veuve le doggy bag contenant les restes du défunt. Une version qui ne satisfait pas l'aimante et dévouée moitié, qui, par ailleurs, aimerait bien récupérer "la puce de rapport immédiat" que portait son mari, et que les kamis semblent avoir engourdie.

"La poubelle est pleine depuis si longtemps, qu'il n'y a plus de place pour nos déchets à nous."

Cent-vingt pages, c'est court pour refaire Paris. Spécialement quand, derrière, le message politique à délivrer prime. Alors niveau intrigue, François Darnaudet a opté pour les fondamentaux. Un schéma de roman noir survitaminé ultra-classique qu'il ne va pas prendre la peine de déconstruire. On reste sur les basiques. Normal, puisque le décor prend de la place. C'est même lui le principal intérêt de Quartier Bleu.

En remplissant à la lettre le cahier des charges "politique-fiction", Darnaudet s'inscrit dans la veine de SF contestataire et gaucho des années 70. Vient s'y greffer la verve noire du polar à la Manchette. Pas d'équivoque donc, la cible est clairement identifiée. C'est cette démagogie, ce populisme cynique d'une élite patricienne qui ne sert plus que sa propre cause et n'a d'autres ambitions nationales que celles qui les conduiront sur les plus hautes marches du pouvoir. Et ce Paris de 2044 est le triste bilan comptable de plusieurs décennies de revirements politiques pilotés par les sondages d'opinions favorables, et par la mesquine arithmétique électorale d'une classe de squatters des ors de la République à courte vue et sens du devoir minimum.

Habilement, François Darnaudet brosse – forcément à gros traits – le portrait d'une société qui a divorcé de sa classe politique, d'administrations minimums qui se partagent entre la gestion de crises et une URSSification de l'exécutif. Il extrapole intelligemment l'ouverture au privé des services publics, égratigne au passage la faillite (volontaire ?) de l'Etat à former ses citoyens, et saupoudre le tout de trouvailles effrayantes, comme ces chômeurs réquisitionnés par le gouvernement pour le compte de sociétés privées en échange de tickets d'alimentation et d'une couverture sociale format timbre-poste.

Sans tomber dans la caricature, il reste dans l'écriture de genre(s), un peu à la manière de Roland C.Wagner. Bien-sûr de nombreux points ne sont qu'effleurés, restent en suspend ou sont simplement évoqués et laissés en jachère par la suite – comme ce mystérieux "Gros Chat" qui force les autorités aux dernières extrémités prophylactiques. Mais qu'importe au fond, puisque l'essentiel est dit. Quelques mois seulement avant que le jugement des urnes ne nous propose de choisir dans quel pied nous allons devoir nous tirer une balle ; alors qu'on voit le débat sur l'avenir de notre pays se rabaisser au niveau d'un prime de la Star Ac', François Darnaudet distribue les calottes. Il y en a pour tout le monde (bon d'accord... certains sont un peu mieux servis). La violence sous-jacente de Quartier Bleu pourrait être jubilatoire si son propos n'était pas avant tout salutaire en cette fin d'année 2006. Derrière la facilité apparente de la forme, la concentration d'idées à la ligne carrée démontre assez le métier de Darnaudet, et justifie amplement d'investir au moins cette fois dans l'une de ces – toujours un peu chères – novella SF des éditions du Rocher.


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Publié par GonzoBonzo à 10:39:58 dans Livres | Commentaires (1) |

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