• Faux-jetons

    "Acheter des contrefaçons finance le crime organisé". C'est le leitmotiv qui, une fois lancé, rappelle à l'ordre dans un bel élan de civisme responsable le brave gars qui se demandait à l'écran si, des fois, il allait pas craquer pour une paire de Nike fabriquée à la main dans le souk de Casa. Et là, moment d'une composition sublîme – méthode Stanislaswki où je m'y connais pas – d'une moue tout à la fois réprobatrice et volontaire, il repose la basket et s'en va, le bref flamboiement de la vertu éclairant fugitivement son œil.

    On serait fier à moins. Pensez... ce brave homme vient de porter un rude coup au crime organisé. Car voyez-vous, il se trouve que dans un gourbi des Balkans ou dans une cité du 93, il manquait précisément à un mafieux ouzbekh ou à un caïd de banlieue les quelques euros de ladite paire de chaussures pour pouvoir acheter une cargaison de cocaïne colombienne qu'il devait acheminer par bateau à Vladivostok en échange d'un stock d'AK47, qu'il aurait expédié en Tchétchénie où on lui aurait remis, en guise de paiement, une cargaison de filles faciles, dont une moitié aurait été enceinte (et dont il aurait pu vendre la progéniture à des Gitans qui les auraient mutilés pour en faire des petits mendiants convaincants) et dont l'autre moitié auraient servis de putes à chantier, mais dont l'utérus, histoire de ne pas voyager à vide, aurait été stuffé d'héroïne chinoise acheté aux Triades en échanges d'uranium enrichi. Voyez donc ce que la conscience civique de notre héroïque concitoyen nous a épargné de tourments.

    Nul doute que pour se récompenser, notre homme se sera offert une paire de vraies Nike. Fabriquée en toute légalité, elles. Dans une usine de Birmanie, où la junte militaire au pouvoir assure l'impunité aux trafiquants de drogue, dont une partie des juteux bénéfices vient alimenter la caisse de retraite des dictateurs, sise dans quelques paradis fiscal.

    A moins, bien entendu qu'il n'ait préféré s'acheter une paire de Puma. Une de celles fabriquées dans l'usine que PouChen, leur sous-traitant taïwanais, possède en Chine, dans la province du Guangdong, et où les ouvriers travaillent entre 80 et 100 heures par semaine pour un salaire horaire de 28 centimes d'euros. Des conditions d'exploitation telles, qu'une ONG américaine (le National Labor Committee) s'en est offusqué et a recommandé à la firme allemande de mener une enquête et de demander à son prestataire de revoir sérieusement salaires et conditions de travail. A la décharge du groupe, il est vrai qu'ici, rien d'illégal. Pas de crime organisé. Enfin pas d'autre que celui, d'atteinte à dignité humaine. Et celui-ci n'est pas organisé, mais institutionnalisé. Une différence somme toute subtile, mais qui met le bon droit de votre côté.

    Et c'est par un de ces twists rocambolesques que permet l'opération d'hypnose collective connue sous le nom d'économie de marché, qu'on vient nous faire la leçon sur l'achat de contrefaçons. Car les marques sont nos amies. Elles s'incarnent dans une fonction sociale qui n'a pas plus de réalité que ce libéralisme, vendu pour un état naturel des rapports humains, n'en a sur un plan sociologique ou historique. On porte atteinte à leur intégrité. On met des compatriotes au chômage. Et voilà que maintenant, ça vient de tomber : on finance le crime organisé.

    Si cette dernière assertion pourrait, éventuellement, revêtir – et encore, partiellement – les apparences d'une réalité, jusqu'à preuve du contraire, je n'ai encore décidé aucune délocalisation massive. Ce n'est pas moi qui, d'un trait de plume, ou si l'on s'en tient à la lettre, d'une inconséquente pulsion consumériste mal placée, signe la mise au rencard d'ouvriers dont le salaire régalien est devenu une menace pour la marge bénéficiaire de l'actionnariat. Quant à l'intégrité des marques, voilà bien un concept fumeux. Qu'est-ce que ça veut dire ? Et en quoi je devrais quoique ce soit à une marque qui me monnaye ses services, et ce bien souvent, dans des proportions qui n'ont plus rien à voir avec le service rendu ?

    Fiction distrayante que cette prétendue intégrité des marques. Distrayante si elle ne revêtait l'abject masque du racisme de classe. Car regardons les choses en face. Lorsque, sous l'œil en service commandé des caméras, Cartier passe au rouleau compresseur des milliers de montres, ce ne sont pas ses bénéfices qu'il protège, mais bel et bien son standing. Il est évident qu'au prix où sont vendues ses contrefaçons, généralement grossières, elles ne visent pas un public qui aurait les moyens de s'offrir une montre à 3 000 €. Il est en revanche bien plus médiatiquement présentable de parler de manque à gagner, que de dire qu'au fond, ce qui gêne Cartier, c'est de voir Monique de Sarcelles, chômeuse, ou Yasmina des Mureaux, caissière à Leader Price, arborer à son poignet l'excellence – même contrefaite – de ce design artistement conçu pour une élite. Un "homme d'affaire" ouzbekh par exemple.

    C'est le refrain chanté par Lacoste, qui se trouve bien chagrin de voir son crocodile passer du court de tennis à la cour des cités de banlieues. Tartufferie qu'ils assument discrètement, en faisant la guerre aux imitations, mais en feignant de ne pas voir leurs casquettes, polos, survêtements et pulls envahir les collèges de banlieues. Il ne leur en coûte finalement qu'un service d'ordre un peu étoffé dans leurs magasins au moment des soldes. Et qu'importe si l'argent qui rentre alors dans les caisses de leurs succursales du Boulevard St Germain ou des Champs-Elysées vient du deal de shit, d'ecstasy ou de crack. Entre entrepreneurs faut s'entraider...

    Inédit


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