• Soudain je faisais le métier le plus cool du monde, pour le journal le plus cool du monde, avec les journalistes les plus cool du monde. En fait je n'étais pas loin d'être le rock critic débutant le plus cool du monde. Creem c'était plus une petite bande qu'autre chose. La rédaction tenait du n'importe quoi, surtout qu'à l'époque Lester Bangs y travaillait encore. On était tous des passionnés, mal payés, mais payés quand même, et on menait une vie géniale. On travaillait aussi beaucoup. Les sept premiers mois de 1976, j'ai énormément bougé : L.A, Boston, Philadelphie, Houston, Frisco. Je revenais de temps en temps à la maison, quand un groupe que je devais interviewer y faisait étape, mais le plus souvent je n'y restais que quelques heures, et chaque fois que j'ai eu l'occasion d'y passer un peu plus de temps, je n'ai jamais pu croiser Nick. Mais je prenais des nouvelles. De loin.
    Apparemment, lui et Bella étaient ensemble maintenant. Par ailleurs les choses avaient commencé à bouger pour les Ambassadors. Wax Works, un petit label indépendant distribué par une grosse major les avaient repérés et signés. Ils avaient enregistré leur premier album pour une poignée de cacahouètes, et faisaient la tournée des campus pour le vendre.
    Bien évidemment, je l'avais écouté. Il s'ouvrait sur une chanson que s'appelait "She Fucked My Brain Up", "Elle m'a baisé le cerveau"... Putain que je déteste ce genre de clichés !
    Nick en tout cas semblait sur une autre planète. En sept mois, pas une nouvelle. Tout le monde me disait que ça roulait pour lui. Qu'il avait l'air heureux. Bien. Qu'il avait changé. Evolué.
    Dans ce genre de situation, il y a toujours des choses qu'on ne dit pas, mais qu'on entend quand même si on veut bien se donner la peine d'avoir l'ouïe assez fine. C'étaient ces choses-là qui m'inquiétaient.


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    Je pensais me prendre quelques jours au début de l'été, mais on m'a envoyé suivre les Ramones en Angleterre tout le mois de juillet. Là-bas, j'ai réussi à magouiller avec les maisons de disques pour prendre, à leur frais, le pouls de la scène punk qui émergeait tout juste. Je suis revenu au pays un mois plus tard que prévu dans, aussi bizarre que ça puisse paraître, les bagages des Stones qui venaient faire un peu de promo.
    Ça me permit de faire une belle interview, et de prendre une solide biture avec Keith Richards. Le groupe venait de prendre ses quartiers au Waldorf Astoria, et j'étais dans sa suite, quand d'un coup, au beau milieu d'une bouteille, il me fait comme ça :
    ― Au fait mec, j'ai entendu que dire que Bella traînait ses guêtres dans les parages depuis quelques temps ?
    ― Exact !" Un peu étonné qu'elle surgisse là au détour de la conversation. "Alors c'est vrai ce qu'on dit Keith ? Que t'étais avec elle à une époque ?".
    ― Ah non ! J'ai fait plein de conneries jusque là, mais pas celle-ci", m'a-t-il répondu, avec sa voix plus traînante que jamais, et d'ajouter, "J'ai déjà assez d'emmerdes comme ça sans avoir à me mettre dans les pattes de ce genre de femelle.
    ― Et c'est quel genre justement ?
    ― Ben... quand j'ai connu Bella, elle traînait avec Brian, et ils ont été ensemble à un moment donné. C'était avant qu'il ne parte au Maroc et qu'on le vire. Ensuite je l'ai vu avec Nick Drake, avec qui elle a été jusqu'en 71, quelque chose comme ça, juste avant qu'il ne commence à vraiment lâcher la rampe. Avant je sais aussi qu'elle a été avec Peter Green, à la fin des années 60, juste avant qu'il ne quitte Fleetwood Mac et se barre dans son trip chrétien. Mais son grand amour secret, ça a été Syd Barrett. Ils étaient ensemble presque depuis les débuts du Floyd, jusqu'à un peu avant que les autres ne finissent par oublier de l'appeler.
    ― Mais...
    ― Ouais, je sais, elle avait un timing serré.
    ― Non, c'est pas ça, c'est...
    ― Ce que tu veux dire c'est qu'elle aime les gars plutôt doués ?
    ― Euh...
    ― Elle aime les écorchés vifs surtout, on dirait. Mais ces gars là, c'est pas une fille comme Bella qu'il leur faut. C'est pas bon pour eux.
    ― Tu veux dire...
    ― ...Rien ! Rien dire de plus que ce que j'ai dit. Ni plus, ni moins.

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    Cette conversation m'est longtemps restée en tête, et j'y pensais encore lorsque j'ai enfin revu Nick et Bella.
    Dans la foulée des Ramones et des groupes anglais qu'ils avaient influencés et qui débarquaient chez nous, les choses bougeaient de plus en plus. Cette scène punk rock que je connaissais par cœur devenait le truc le plus chaud du moment et Kramer m'a plus ou moins officiellement sacré spécialiste du genre et demandé d'être une sorte de correspondant permanent pour le journal. Du coup j'ai réintégré mon petit studio de la 17ème Est, et j'ai commencé à bosser par correspondance.
    La tournée des facs des Ambassadors leur avait fait vendre assez d'albums pour que Wax Works les renvoie en studio pour la suite. Je me suis donc invité à l'une des sessions. En vieux pote. Le fameux studio était un petit sous-sol suréquipé des quartiers Sud. Lorsque je suis rentré dans la cabine de mix, j'ai retrouvé là la faune habituelle qui venait s'entasser pour s'en mettre plein les oreilles et plein le nez. Le groupe enregistrait et personne n'a vraiment fait attention à moi. Sauf Bella.
    La métamorphose était saisissante.
    C'était comme si l'atmosphère si particulière de notre petit milieu l'avait enfin imprégnée. Je me suis fait la réflexion que c'était pour elle comme une sorte de retour à la case départ. Elle avait déjà connu ça à Londres: les débuts prometteurs, les frémissements de succès, les nouveaux amis. Les anciens aussi. Ceux qui disparaissent. Mais ça semblait lui réussir. Ça ressemblait pour elle à une promotion à l'envers. Elle avait bien meilleure mine, son regard avait retrouvé de cette vivacité qui vous alpaguait sur ses clichés londoniens. Elle s'était remplumée aussi. Sans aller jusqu'à dire qu'elle faisait "saine", elle n'avait plus rien du zombie avec un singe sur l'épaule d'il y avait encore quelques mois. Même ses fringues ridicules s'étaient amalgamées au décor. Elle ne détonait plus dans le tableau. Au contraire, elle semblait presque survoler tout ça d'un coup d'aile irréel qui la plaçait au-dessus de la mêlée suante qui s'agglutinait dans les 10m² libres que laissait la console.
    Difficile de dire si elle était contente ou pas de me voir. J'ai cru lire dans ses yeux comme une appréhension, mais peut-être que se sont les années qui m'ont fait prendre mes fantasmes pour la réalité. En tout cas, elle m'a accueilli chaleureusement. Après tout ça faisait des mois que je me faisais l'avocat des Ambassadors dès que j'en avais l'occasion. Elle a miraculeusement réussi à dégager un vide sanitaire autour de nous, repoussant les crevards encore un peu plus loin dans des recoins insoupçonnés du studio, et m'a dit qu'elle était contente que je sois là, qu'elle avait bien pensé à m'inviter mais que les journées passaient si vite, et que tout s'était enchaîné dans une telle folie. J'ai dit que je comprenais, et en un sens c'était vrai. Pour meubler la gêne de ne pas avoir grand-chose à nous dire, elle a tourné vers les gars un regard mère poule. J'ai suivi le mouvement.
    Les garçons avaient changés eux aussi. Ils jouaient mieux. Plus fort, plus vif, plus incisif. Ils avaient gagné en assurance sans avoir encore perdu leur spontanéité. Ils vivaient un état de grâce. Ephémère bien sûr, mais il n'en savaient encore rien. Même séparés d'eux par vingt centimètres de verre, je sentais la tension qui s'était installée entre eux. Les egos, les jalousies, l'argent, les filles. La gestation d'un avenir en flammes. Tout ce qui allait les faire imploser tôt ou tard mais qui, pour l'instant, était le carburant qui les faisait avancer. J'ai vu ça des centaines de fois depuis.
    Il était évident que j'assistais à l'enregistrement d'un grand album. Et Nick incarnait ça mieux que tout le reste. Plus que jamais il était le ciment du groupe. Son âme. Son ingrédient secret. C'était lui qui composait tous les morceaux, qui emmenait les autres à l'assaut du monde. Lui qui prenait tout sur lui. Et pour tout ça, je dois dire qu'il payait le prix. Et comptant avec ça.
    Je n'aurais pas su dire alors si quelque chose s'était cassé en lui. Et même aujourd'hui, maintenant que tout ça fait partie de l'histoire, je serais toujours bien incapable d'avoir là-dessus un avis définitif, car il nous reste quelques grandes chansons en témoignage. Seraient-elles toutefois aussi grandes sans "les à-côtés" comme les auraient appelés Nick ? Il avait l'air fatigué. En équilibre, poussé trop vite en avant par son destin. Il s'usait. Et la came n'arrangeait rien. Ça crevait les yeux, mais s'en a été choquant lorsque, l'enregistrement du morceau fini, il est venu contrôler sa prise en cabine. En soi la démarche était ridicule, Nick avait des oreilles en carton et était incapable de juger de la qualité d'un mix. Dès l'instant qu'on l'entendait, et qu'on entendait sa guitare, ça lui suffisait. Mais la célébrité a ceci d'agaçant qu'elle vous fait vous comporter comme quelqu'un de célèbre. Il est allé directement embrasser Bella, et là, comme ça, l'un à côté de l'autre, il m'ont fait l'effet d'un système de siphon. Comme si la vitalité de l'un était passée à l'autre.
    Lorsqu'il m'a vu, il m'a fait le grand jeu : on se tombe dans les bras, on se demande des nouvelles, on est des amis, des frères d'armes, etc. J'ai tout de suite détesté cette complicité bidon. Et j'ai tout de suite su aussi que si j'avais toujours été le petit fanzineux qu'il avait connu au début, j'aurais été dans le coin oubliette du studio, avec les pique-snifettes et les pousse-mégots. Mais voilà, journaliste à Creem c'était quelque chose, j'avais moi aussi fait mon trou. J'étais toujours fréquentable. Ça m'a fait de la peine, parce que j'aurais cru Nick au-dessus de ça.
    Les Ambassadors sont entrés à leur tour et ont été cool avec moi. Jesse a fait le malin auprès de la galerie, Josh, le batteur est allé direct à la console pour regarder bosser le producteur, quant à Dino, leur bassiste de l'époque, il s'est rapidement éclipsé dans les chiottes, pour n'en revenir que dix minutes plus tard, incapable de tenir le tempo. Ce qui a mis fin à la séance du jour.

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  • Le lendemain je suis passé voir Nick chez lui, dans une sorte de loft piteux coincé entre le quartier russe et le chinois. Ne fantasmez pas ! Ça tenait plus de l'entrepôt désaffecté en bordure du fleuve, avec tout autour des labos clandestins et des rats gros comme des chats. Nick, lui, rayonnait. Il avait un air si bourgeoisement heureux, que ça semblait incongru dans le foutoir ambiant. Le grand espace vide et crade qu'il partageait avec Jesse son guitariste, et Josh son fabuleux batteur m'est d'un coup apparu comme il devait être : vide et crade. Nick avait gardé de sa nuit un relief, une mise en lumière, qui lui donnait un air de messie. Ça m'a comme saisi. Et puis, revenant des chiottes, une des punkettes habituées du Gas est passée entre nous en trottinant, à poil, les pieds passés dans ses rangers délacées. Cul blafard, petits seins menus et une épilation approximative qu'elle ne pouvait plus nous cacher, la gamine est allée rejoindre Jesse dans sa niche fermée de madras miteux accrochés aux poteaux en fonte qui étayaient le plafond. A grand coup de prosaïsme elle venait de réduire la dimension quasi-christique de l'instant à un bête étonnement. La conne !
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    "Elle m'a baisé le cerveau." m'a raconté Nick.
    Bien après mon départ et celui des autres Ambassadors, les deux étaient restés à discuter au Gas. A la fin, Rollo, le patron, leur avait demandé de partir parce qu'il voulait fermer. De là ils avaient marché jusqu'au loft, ce qui représente une bonne heure à pied, et sans traîner. Ils avaient traîné. Enfin arrivés, ils avaient encore parlé, puis naturellement, sans vraiment y penser, ils avaient fini au lit et baisés jusqu'à ce qu'enfin Bella se lève, s'habille et s'en aille, sans aucune promesse de lendemain. Ce n'était d'ailleurs leur genre ni à l'un ni à l'autre.
    "Mais de quoi est-ce que vous avez bien pu parler autant ?" aie-je demandé à Nick. "De tout et de rien ! De tout surtout..." Je n'ai pas pu en savoir plus, mais j'ai eu des indices.
    Il avait faim, ce qui en soi était déjà insolite, et s'est offert de me payer à bouffer au Deli's du coin. Tout le repas il m'a littéralement régalé d'anecdotes sur Pink Floyd, et sur les Stones. On a refait notre petit monde, discuté de la mort de Brian Jones, et de la manière dont Keith Richards avait pris la chose. Il en parlait comme si Keith s'était épanché sur son épaule. Presque sur un ton de confidence. On le sentait très concerné. Puis il m'a dit qu'il fallait qu'il y aille, qu'il avait une super idée de chanson qu'il ne voulait pas laisser filer. Je l'ai laissé en bas de chez lui, et suis retourné à ma dèche, mes articles et mes attentes.

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    A cette époque, même sous la torture, je ne l'aurais jamais admis, mais j'ai toujours aimé Noël. Spécialement ici où les parcs et les rues sont couverts de neige. On a du mal à se dire que c'est cette même ville qui fond tous les étés sous une chaleur poisseuse. Même les plus modestes magasins sont décorés de vert, rouge et or. Toute l'imagerie à base de rênes, Old Santa, et tous accessoires afférents surgit un peu partout. Qui sa botte, qui son traîneau, sa hotte, son bonnet. Il flotte dans l'air un parfum de miracle et de vin chaud. Des blacks au coin des rues ressuscitent avec bonheur des vieux standards de doo wop, les orchestres de l'Armée du Salut autour de leurs chaudrons à oboles massacrent avec une rigueur toute militaire les classiques de saison, des chorales d'enfants s'assemblent sous de grands sapins clignotants et chantent des cantiques d'un autre âge et d'un autre continent. J'aime Noël. J'aime cette ville à Noël, et j'ai la preuve que le Père Noël aussi s'y sent bien, d'humeur généreuse.

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    Rentré chez moi après mon "déjeuner" avec Nick, j'ai reçu le coup de fil que je n'espérais plus : celui de Barry Kramer, le rédacteur en chef de Creem. Il avait lu les articles que je lui avais envoyés, avait jeté un œil à mon modeste fanzine, et "était bien tenté de m'essayer". Moi pendant ce temps-là je ne quittais pas des yeux la couverture de leur dernier numéro qui traînait là, par terre. On y voyait Bowie, et une pléiade d'autres dieux du rock, plus ou moins titrés, plus ou moins adulés ou en forme, mais que des vrais, des authentiques rockers. Et Kramer, à l'autre bout du fil m'ouvrait la porte du temple. Il voulait me rencontrer et me demandait si je pouvais me rendre à Detroit dans les jours à venir.
    Cette année-là, j'ai passé Noël au paradis de l'automobile.

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  • Bien avant que les amateurs du genre ne le transforme en une sorte de Kabaa sacrilège, le Gas Chamber était surtout un bar pas terrible où s'entrecroisaient les acharnements à ne rien faire de velléitaires dans mon genre.

    On a parlé de "pépinière de la scène rock du cru". En fait c'est surtout qu'il y avait là tellement de branleurs rassemblés qu'il était inévitable que, de tout ça, émerge de temps à autres un projet qui tienne vaguement la route. La loi du nombre jouait pour nous. L'avidité et le manque de discernement des directeurs artistiques des maisons de disques faisaient le reste. Si un tel bouclard est devenu un lieu de pèlerinage pour ceux qui n'ont pas connu cette époque c'est fortuit. Mais au fond, logique.

    J'y traînais souvent alors. Pas autant que je l'ai dit par la suite, mais assez tout de même. En fait le choix était cornélien pour moi en ce temps-là. En fin de mois je n'avais tout simplement plus assez d'argent pour picoler et acheter des cachetons. C'était l'un ou l'autre, et les effets des pilules étant plus cataclysmiques, et surtout plus durables rapport qualité/prix, la défonce l'emportait souvent. Pourtant j'étais là le soir où Nick a rencontré Bella.

    C'était un 20 décembre, j'étais raide mais je comptais sur la venue prochaine du Père Noël pour me renflouer, et surtout Nick jouait avec ses Ambassadors. On ne le dit pas, parce que ça entretient la légende, mais dès leurs débuts les Ambassadors avaient été un putain de groupe. Ils dépassaient de la tête et des épaules le reste des habitués de la scène du Gas. Pas parce qu'ils jouaient mieux, non, mais parce qu'ils avaient ce truc que les autres n'ont pas. Cet état de grâce un peu magique. La conscience de leur propre destruction peut être ? Quelque chose de funeste en tout cas. Avec son allure de dandy affamé sorti des poubelles, Nick avait cette manière de tenir la mort à distance quand il était sur scène. Ça générait tout autour de lui comme une bulle qui nous protégeait nous aussi des outrages du temps, raison pour laquelle nous étions si nombreux à fréquenter ses concerts. On savait aussi que ça ne durerait pas. Ça n'en rendait l'exercice que plus beau.


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    Nick était un splendide animal de scène, mais il était notablement inculte. Même en rock. Ce qui m'a toujours consterné. D'accord il connaissait les morceaux, mais rien de la vie de leurs auteurs. Les "à côtés" de l'intéressaient pas. C'était bien-sûr totalement sacrilège à mes yeux de jeune fanzineux qui versait dans l'excès inverse (un effet collatéral de mon incapacité à jouer du moindre instrument sans doute). Je dois donc être le seul à avoir reconnu Bella ce soir-là.

    Elle était dans un coin de la salle, plutôt à l'écart. Elle avait beaucoup changé par rapport aux photos. La mode du moment ne la mettait pas vraiment en valeur non plus. Je me rappelle même m'être fait la réflexion qu'elle avait passé l'âge de fréquenter ce genre d'endroit. Elle devait avoir quoi ? Quarante ? Quarante-cinq ? En fait j'ai appris plus tard qu'elle était supposée n'en avoir que trente-deux, mais elle faisait plus. Elle payait à crédit les excès de ses belles années à Londres, où elle avait été la muse de Stones, de Bowie, de Roxy Music, du Floyd. A tort ou à raison, on lui avait prêté des liaisons avec Lennon, Keith Richards, Brian Eno, Ray Davis, Hendrix. En fait on lui avait prêté des liaisons avec à peu près tout le monde. C'était "la fragrance d'une époque" comme je l'ai écrit un jour. Un joli parfum que faisait tourner l'odeur de pissotière et de dégueulis de vinasse du Gas Chamber. Malgré des efforts désespérés pour paraître à la page – ou peut-être justement à cause de ça – je me suis senti un petit peu désolé pour elle de la voir là, marchander sa dose de brown à un de ces travelos de l'Avenue B qui venaient parfois faire un peu de revente chez nous quand le tapin ne rapportait plus assez.

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    Après le concert, comme toujours, je suis allé voir Nick. On a discuté de choses et d'autres, et à la fin de Bella, qu'il m'a demandé de lui montrer depuis la coulisse. Même lui, la connaissait. De réputation au moins. Je l'ai prévenu qu'elle avait sérieusement morflé, qu'il ne fallait pas qu'il s'attende à voir la beauté candide qui avait posé sur toutes ces photos. Mais comme il n'en avait vu aucune, ça ne semblait pas le déranger. Je n'ai pas compris tout de suite ce qu'il avait su voir dans cette femme en cours d'usure et qui m'avait échappé. Elle était toujours là devant sa bière sans mousse, avec ce pétard de cheveu impitoyable dont on devrait dans les années 80 la désastreuse prolifération à Rod Stewart. Son cuir était flambant neuf, son collant impeccablement déchiré et ses bottes trop chères. Ses joues étaient trop creuses, ses yeux cernés à faire peur, son teint atrocement livide. On ne remarquait finalement plus chez elle que ce qui avait été. Et avec les années, j'ai compris que c'est justement ça qu'avait vu Nick. Et qu'il avait instantanément aimé.

    A l'âge qu'on avait à l'époque, on est encore assez présomptueux pour s'imaginer que connaître la vie de quelqu'un vous offre un sésame suffisant pour vous imposer à lui. Et puis après tout, elle était chez nous ! C'est pour ça que je n'ai pas sourcillé quand Nick m'a demandé de la lui présenter.

    Elle n'a d'abord pas vraiment réagi parce qu'elle était en manque. Une drôle de pudeur – ou un sursaut de bon sens – avait dû l'empêcher d'aller se fixer dans les chiottes. Elle a acquiescé d'un geste vague quand je l'ai appelée par son prénom, et a certainement oublié le mien immédiatement. Je ne suis pas certain qu'elle ait tout de suite retenu celui de Nick non plus, mais lorsqu'elle l'a vu une envie a fait surface dans l'eau de son regard. Comme la reconnaissance de quelque chose de familier. Qu'elle était d'ailleurs peut-être venue chercher ce soir là ? Sûrement même. Lui semblait comme happé par elle. Déjà.

    Drôle d'endroit pour un coup de foudre vous dites-vous ? Exact. Et vous avez raison, ce n'en était pas un. Ceux qui l'ont écrit affabulent, romancent. Les murs crasseux tapissés de journaux et de posters tâchés, le sol de béton peint qui glissait tant quand il était inondé de bière, la lumière radine et trop jaune, la petite estrade branlante pompeusement promue au rang de scène, le Gas était un environnement trop chiche pour l'éclosion d'une romance. Non ! Dès ces premières secondes nous étions dans le grand ballet de la prédation. Une pratique bien plus conforme aux us de la maison en somme.

    Les deux m'ont vite oubliés. Nick s'est assis en face de Bella, et ils ont commencé à discuter. Tout de suite. De tout et de rien, et surtout de tout.


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