• Shooté au réel

    Vint

    Le roman noir des drogues en Ukraine

    de Thierry Marignac


     



    Traducteur - entre autres - de Benderson, d'Elmore Leonard ou de Jim Thompson, et par ailleurs grand connaisseur de la culture et de la langue russe (qu'il traduit aussi) Thierry Marignac est avant tout un écrivain. Un écrivain qui, comme il le dit lui-même, n'essaie pas "changer le monde", mais qui en tout état de cause, sait en faire état avec une lucidité sans illusion et une crudité de regard qui marque indélébilement son écriture.



    Pour Vint, le romancier s'est discrètement effacé derrière l'observateur du réel. Il lui a laissé les pages de cet incroyable carnet de voyage auprès des militants de la réduction des risques ukrainiens. Une mission d'exploration qui nous emmène au bord du gouffre moderne, vers l'abîme de nos sociétés qui s'ouvre aux confins du système.



    Le vint est un dérivé artisanal d'éphédrine, dont les effets sont similaires à ceux de la métamphétamine. Facile à fabriquer, assez bon marché, cette saloperie est très rapidement devenu la drogue de prédilection dans toute une partie des anciens pays du bloc soviétique. L'économie, ravagée par une dérégulation sauvage du marché, y a abandonné sur le bord de la route nombre de laissés pour comptes trop désabusés pour ne pas chercher refuge dans les drogues, et généralement trop pauvres pour s'offrir les paradis chimiques en vogue en occident. Car toute entière elle est là, la ligne de fracture que Marignac s'échine à décrire dans son livre. Son incursion glaciale dans les rues de Kiev, Yalta ou d'Odessa dissipe cruellement l'illusion pan-européenne, par ailleurs savamment entretenue par la classe politique. L'Ukraine n'est pas l'occident. Pays slave pour partie composite et à la situation politique délicate, partagé entre majorité ukrainienne en verve de nationalisme et communauté russophone paranoïaque, c'est aussi, comme c'est le cas pour beaucoup d'anciennes républiques soviétiques, un no man's land ultra-libéral qui fait fleurir des fortunes express sur une montagne d'ordures et de misère. C'est là un terreau idéal pour toute une drug culture qui devient la zone d'accrétion de vies brisées et de destins en flammes. C'est à leur rencontre qu'est parti Thierry Marignac pendant l'hiver 2004, en pleine Révolution Orange.



    Tous d'anciens toxicos aux parcours erratiques, les militants de la Réduction des Risques, oeuvrent inlassablement pour tenter, non pas d'endiguer les fléau des drogues (c'est déjà trop tard), mais pour enrayer les épidémies de sida ou d'hépatite, pour raccrocher leurs clients à un semblant de sociabilité minimum, et pour aider ceux qui le veulent à s'en sortir. Venu avec sa connaissance de la société russe et ses propres démons, toujours tapis dans l'ombre, Marignac va partager leur quotidien pendant plusieurs mois. Un retour sur lui-même qui coïncide avec ce carnet de route sans concession, mais aussi sans misérabilisme. L'Ukraine qu'il nous décrit est bien loin du miracle libéral. Il nous montre avec réalisme le prix à payer pour y accéder, et témoigne des résultantes de ce qu'on pourrait facilement interpréter comme un malentendu de l'histoire. Voire même, une série de malentendus, dont les hommes et les femmes qui peuplent ces pages sont les enfants. Lorsqu'il nous les dépeint, Thierry Marignac se refuse à en faire des saints. Car il reconnaît en eux les affres que lui-même a connu jadis, et il sait trop quelle est leur vie. En conséquence, le regard qu'il porte sur eux est d'une profonde humanité, et n'exclu ni l'humour, ni la complicité.



    Au final, cette fantastique galerie de portraits sur fond de chaos social, est d'une vivacité et d'une vitalité rare. Trop rare en fait. L'écriture de Thierry Marignac lui ressemble : droite, sincère et pugnace, avec ses failles qui affleurent, et qui la rendent tout aussi attachante que passionnante. Vint n'enjolive pas, ne s'autorise aucune facilité, mais se dévore comme un roman. Un roman du réel qui nous sort salutairement de notre petite bulle où, depuis longtemps déjà, la vie est bien moins vraie que nature.



     



    Inédit



     



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