• Vraie fausse référence

    La trilogie Ā


    de A.E Van Vogt







    Alfred Elton Van Vogt est un auteur à la fois très culte, et très méprisé. A raison dans les deux cas, mais sans doute exagérément, là encore dans les deux cas.

    Culte parce qu'il fût l'un des piliers de l'Astounding Stories de John Campbell, et que son influence, spécialement en France, est indéniable.

    Méprisé, parce qu'outre un prénom inassumé, Van Vogt a partagé avec Lafayette Ron Hubbard une prédilection marquée pour l'image du surhomme. Prédilection qui l'a conduit à suivre durant de nombreuses années le fondateur de la scientologie dans ses errements, au détriment de sa propre carrière littéraire. Ce choix lui coûtera son public et l'estime de certains de ses confrères.

    Par conséquent, c'est une indifférence relative et polie qui accueillit la nouvelle de sa mort début 2000.

    La Trilogie du Ā est exemplaire de ce qu'est l'œuvre de Van Vogt. Trois livres qui s'ils ne suffisent pas à résumer toute sa carrière, en illustrent parfaitement tous les paradoxes.

    Pardon d'avance d'être aussi direct mais, écrit respectivement en 1945 et 1948, Le Monde des Ā et les Joueurs du Ā sont deux romans parfaitement exécrables.

    Bien qu'auréolés de la flatteuse réputation d'être à l'origine de l'engouement du public français pour la science fiction (car engouement il y eût, figurez-vous !), et malgré une traduction de Boris Vian, ses deux premiers volumes sont tout à la fois mal écrits, mal construits et idéologiquement suspects.

    Abusant du concept fumeux de "fixed-up stories" dont il revendique fièrement la paternité, Van Vogt, se contente de rattacher entre elles plusieurs nouvelles parues dans Astounding pour livrer l'improbable histoire de Gilbert Gosseyn, zélateur de la philosophie Ā, embringué dans un complot alien absurde qui vise à la domination de la Terre, pour des raisons somme toute assez obscures.

    Tout commence pour Gosseyn lorsque, prêt à participer aux Jeux de Machine qui doivent désigner les meilleurs non-A pour les plus hautes fonctions, il découvre qu'il n'est pas celui qu'il pensait être. C'est sa maîtrise du Ā qui lui permet d'admettre facilement cette nouvelle réalité.

    Le fameux Ā, ou non-A, est une doctrine dite "non-aristotélicienne", et qui fonde son approche du monde sur la nécessité de dépasser le stade du mot, pour pénétrer dans celui du concept. En résumé, "la carte n'est pas le territoire". Il faut ainsi s'éveiller à la vraie nature des choses, pour mieux s'adapter à leur réalité. Une réalité forcément changeante.

    Tout entière basée sur la partition plutôt fantaisiste des réactions en "thalamiques" (animales) ou "corticales" (raisonnées), la philosophie Ā, se propose de débarrasser l'Homme d'une émotivité qui nuit à la clarté de son raisonnement. C'est là que réside toute la force de Gilbert Gosseyn. Mais lorsqu'il apprend qu'il dispose, en plus, d'un "cerveau second", du rang d'esprit supérieur il se trouve promu à celui de surhomme.

    Entre incohérences de récit flagrantes, raccourcis flemmards et absence quasi-totale de structure, Van Vogt slalome sans même la grâce d'un style enlevé dans l'enchevêtrement d'une intrigue palotte. Sortant son récit d'impasses invraisemblables par de grossières manœuvres de feuilletoniste, on souffre le martyr à suivre son héros robotique, plein de lui-même, gavé de sa philosophie de Reader's Digest.

    Si on pourrait s'amuser à la rigueur d'une réputation plus qu'usurpée de classiques fondateurs, on ne pardonne pas au Monde des Ā et aux Joueurs du Ā une fascination malsaine pour le thème du surhomme.

    Relativement peu cultivé (en regard d'un Asimov par exemple), Van Vogt a été très impressionné par les thèses de la sémantique générale d'Alfred Korzybski, discipline fourre-tout, certains diront complète, mais drastiquement structurée par la pensée de son créateur.

    Mal interprétée, et livrée à l'approximation d'esprits moins brillants qui voient dans sa simple lecture la preuve qu'ils ne sont peut-être pas si médiocres que ça, elle offre un terreau favorable à de regrettables débordements sectaires.

    Un mélange des genres qui ouvre grand la porte à des escroqueries morales du type de la dianétique de Hubbard. Contemporaine des Ā elle défend un credo assez voisin à base de soi-disant épanouissement personnel et de condescendance à l'égard des non-initiés.

    Cette dianétique, Van Vogt ne tardera pas à la servir d'un prosélytisme fétide.

    Ainsi ce Gosseyn déshumanisé et monobloc, qui confond discipline de pensée et absence d'émotion, tient plus du SS que du maître zen. En cela il est le prototype même du scientologue.

    Mais ces deux premiers tomes furent bel et bien à l'origine du marché de la SF en France. Tout d'abord, comme le prouve cette traduction signée Boris Vian, une tocade branchouille d'intellos Rive Gauche toujours prêts à se jeter sur tout ce qui venait des Etats-Unis, la science fiction a su ensuite trouver son public.

    D'autre part, cette trilogie nous offre un témoignage intéressant de l'évolution du genre. En effet, il va s'écouler plus de trente ans avant que Van Vogt ne revienne à son univers non-aristotélicien. Le cas n'est pas inédit, loin de là, mais le parcours de l'auteur, et de l'homme, l'est lui, nettement plus.

    Lorsqu'il reprend la plume pour La fin du Ā, Van Vogt est à des années lumières du quadragénaire suffisant mis en orbite par un succès alors bien établit. C'est au contraire un homme cabossé par la vie, qui a encaissé de rudes coups. Son engagement auprès d'Hubbard, même s'il ne l'a pas suivi sur la voie sectaire, l'a coupé de son public. Durant plus de dix ans, il n'a pas écrit une seule ligne, et il mettra plusieurs années à émerger de nouveau. Aucune de œuvres qu'il écrira après 1963 ne lui apporteront de nouveau l'immense renom qui avait été le sien.

    Cette Fin du Ā quant à elle, est bien à prendre au pied de la lettre, et c'est avec un bonheur étonnant que l'on reprend les aventures de Gilbert Gosseyn. Ou plutôt celles de celui que Van Vogt ne lasse pas d'appeler malicieusement Gosseyn Trois, un clone de secours accidentellement réveillé.

    La troisième incarnation de son héros immortel va l'aider à détruire le mythe qui s'est constitué autour des deux premiers volets de la série. Et ce minutieusement et avec une ironie discrète mais ravageuse. Gosseyn Deux, le protagoniste originel des premiers tomes, y fait figure de vieux con pontifiant (ce qu'au fond il a toujours été), alors que Numéro Trois se débat comme il peut dans des situations toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Van Vogt s'amuse à le confronter à des problèmes où la philosophie non-A ne lui est d'aucun secours. Livré aux plus "thalamiques" de ses réactions, il en vient même s'autoriser quelques émois quand une Reine Mère libidineuse qui en veut à son corps lui fait s'apercevoir que, tout surhomme qu'il est, il n'en est pas moins puceau.

    Dramatiquement conscient des critiques qui ont été formulées au fil des ans à l'encontre du Monde des Ā et des Joueurs du Ā, Van Vogt joue avec tous les clichés et tous les paradoxes de son personnage, le transformant en benêt surdoué. Certains des monologues intérieurs de Trois sont tout bonnement hilarants. Sa manie de conceptualiser à outrance la plus petite action le rend ridicule, mais, enfin, sympathique.

    Ce dernier volet, tant attendu des fans de par le monde, est plus un enterrement qu'une fin. Débarrassé par les ans et les galères de cette foi naïve en la science qui l'avait habitée jadis, Van Vogt fait amende honorable en faisant oublier ses dérives idéologiques, et en réglant une fois pour toute son compte à son héros le plus connu, mais aussi le plus détestable.

    La fin du Ā suffit presque à effacer la médiocrité confondante de ses deux prédécesseurs. Il permet en tout cas de réhabiliter un classique très largement surestimé, tout du moins sur le plan de ses qualités littéraires intrinsèques.

    Ce sera presque le dernier baroud d'honneur pour A.E Van Vogt, qui après avoir signé un ultime roman disparaîtra le 26 janvier 2000, grandement diminué par la maladie d'Alzheimer. Il sera mort avec le siècle, aux portes même du futur qu'il avait passé tant de temps à imaginer.

    Archive - février 2004


     




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