"Ça teste !" Tel est le leitmotiv en usage dans les radios FM, et que tout bon programmateur musical brandit en guise d'excuse à la rétrocession anticipée de son âme.
Habituellement, la phrase complète est :
"Oui je sais, c'est de la merde ce morceau, mais ça teste !"Quelques explications techniques. Mode venue des Etats-Unis dans les années 80/90,
"l'auditorium" consiste à tester des titres auprès d'un panel d'auditeurs. On leur fait écouter - en direct ou par téléphone - un extrait de huit à dix secondes. Généralement ce qu'on appelle le
"hook", c'est-à-dire la partie la plus emblématique du morceau. Souvent le refrain. Ensuite, le sondé à de deux à cinq secondes pour réagir.
1- Ça déchire sa race ! C'est trop de la balle !
2- Ça le fait bien !
3- Ça m'en touche une sans remuer l'autre...
4- Vous avez pas plutôt de arènebi
?
5- C'est quoi cette daube !Une fourchette dont la fiabilité n'a d'égal que sa subtilité, le recrutement des sondés, les conditions de l'écoute et le temps imparti pour la réponse. Dans les grandes enseignes de la FM, le chiffre fatidique est 49. En-deça, le titre dégage au frigo. Chef d'accusation principal :
"il ne teste pas". Il faut dire aussi que sur ces radios, dites
"Top 40" - ainsi nommées parce qu'elles n'ont qu'une quarantaine de morceaux en rotation - il faut savoir faire de la place.
Mis en œuvre par NRJ, puis par ses concurrents directs, chez qui la musique n'est que la contingence minimale que l'on concède à la diffusion de spots publicitaires, le procédé s'est depuis largement généralisé. A cela plusieurs raisons. Tout d'abord le prix. Ce genre d'études coûte cher. Très cher. Elle nécessite en outre une infrastructure importante. Ce qui fait que, jusqu'à très récemment, seules de grosses sociétés comme Médiamétrie étaient à même d'offrir ce service aux stations qui n'avaient pas les moyens d'investir dans la création d'un service d'enquêtes téléphoniques. Ça n'est plus le cas. Essentiellement à cause de la versatilité des patrons des réseaux FM.
Comme partout ailleurs - peut-être même plus qu'ailleurs - cadre supérieur chez RTL 2, Europe 2, Fun ou NRJ, est un métier à risque. Les sièges directoriaux y sont tous munis d'un système d'éjection particulièrement sensible, capable de se déclencher à la moindre baisse d'audience. Résultat, les vieux lécheurs de culs dorés n'y font pas de vieux os. Comptables appointés à l'oreille en berne, une fois fait le tour des grandes officines de nivellement radiophoniques, il ne leur reste plus qu'à embrasser la carrière maîtresse du moment : celle de consultant et à aller sévir dans des radios plus modestes, là où le lustre de leurs anciennes fonctions impressionne encore. La concurrence entre ces mercenaires est âpre, et pour mieux s'implanter chez leurs clients, il leur est venu à l'idée de se doter de leurs propres structures test. Une prestation tarifée fort cher, mais bien moins que chez Médiamétrie. Du sondage low cost, où l'on tire sur tous les coûts. Panels recrutés sur internet et entretenus par de petits cadeaux ou des rémunérations, au mépris évident du principe d'impartialité, études argumentées au minimum, détails du panel habilement caviardés... Plus que jamais, on est dans le monde de la statistique virtuelle.
"Cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance !" comme dirait l'autre.
C'est donc ainsi qu'aujourd'hui, même les petites radios indépendantes se dotent d'auditoriums hebdomadaires. Comme les grandes. Mais vu l'investissement que cela représente pour d'aussi petites structures, ce qui ne devrait être qu'un outil, tend à devenir la ligne du parti. Les patrons en veulent pour leurs sous. Les DJ Excel ont pris le pouvoir dans les bureaux des programmateurs. Vous pensez
"ligne éditoriale", eux vous répondent
"ligne comptable". Car il est là l'enjeu. Toutes ces radios FM ne vivent que par la publicité. D'un strict point de vue économique, c'est même la seule chose qu'elles produisent. Les radios FM sont des usines à pubs. Le paradoxe étant qu'elles passent moins de temps à soigner le produit en lui-même qu'elle n'en passent à travailler l'emballage ; c'est-à-dire, les programmes.
Une fois encore, l'arithmétique est impitoyable. Plus vous avez d'audience, plus vous vendez cher votre espace publicitaire. Il est donc primordial de ne pas faire fuir l'auditeur. Il faut
"engranger du quart d'heure". Comprenez
"quart d'heure d'audience moyen", le sacro-saint mètre étalon de Médiamétrie. Alors puisqu'il faut bien mettre de la musique, autant mettre de la musique qui plaît à tout le monde.
Ce qui est, à coup sûr, le moyen le plus efficace de ne plaire à personne. Il suffit simplement de se balader sur la bande FM, pour se rendre compte de cette triste réalité. L'impression de voyager sans fin dans un ascenseur, diffusant la musique idoine, y est quasi-omniprésente. Dans leur immense majorité, les FM musicales sont devenues l'équivalent auditif d'un désodorisant toilettes. Une gamme de senteurs artificielles allant de l'inepte à l'écœurant. Un produit de masse dénué d'affect et de passion, où la moindre aspérité au programme est drastiquement éliminée. Tout le monde copie tout le monde dans un souci général de ne surtout pas prendre de risque. De ne surtout pas faire de vague. Pas faire de bruit. Ce qui est tout même un comble pour une radio.