• On s'en refile les références entre initiés comme on le ferait du tuyau d'un entraîneur dans la cinquième à Vincennes. On en a entendu parler, comme parfois nous parviennent les rumeurs d'une abduction. Il se peut même qu'on connaisse un gars qui connaît un gars dont le beau-frère est voisin du fils de la concierge de l'immeuble dans lequel vit un gars qui en aurait lu un. A l'occasion, c'est toujours bien venu d'en évoquer un au détour d'une conversation. Ça fait chic et érudit.

    Ce sont ces livres dont tout le monde parle, mais qu'au final presque personne n'a lu, souvent faute de réédition. Petit phénomène fétichiste propre à toute micro-niche, le culte n'épargne pas la SF. Le phénomène ne laisse d'ailleurs pas les éditeurs indifférents, puisque de plus en plus il vont puiser dans leurs fonds de catalogue pour en exhumer ces petites perles noires, comme témoigne la présente réédition de Rêve de Fer, qui naguère encore aurait figurer tout en haut de cette liste avec Radix, Malperthuis ou la Tétralogie Apocalyptique de Ballard qui va prochainement connaître une réédition. Voici donc une petite sélection de quinze de ces incunables des temps modernes.





    1) Illuminatus - Robert Shea et Robert Anton Wilson

    medium_shea.jpgMonstrueux pavé de 1500 pages écrit en 1975 (et sensément publié en trois tomes en France), Illuminatus est une référence cultissime pour les fans de cyberculture. Shea et Wilson, deux figures de la contre-culture des années 60 qui, comme beaucoup, avaient opéré le virage vers les nouvelles technologies, parlaient de ce roman comme d'un "conte de fées pour paranoïaques, parlant de sexe, de drogues et de nouvelles religions". Combinant des données scientifiques de pointes, des théories alors très underground comme la métaprogrammation, la mémétique ou la théorie du chaos, avec un scénario finalement assez conventionnel d'histoire secrète, ils ont transformé Illuminatus en une sorte d'équivalent cyberpunk du En terre étrangère d'Heinlein. C'est une sorte de virus médiatique écrit bien avant que l'idée même de cyberpunk n'apparaisse et dont Wilson aimait parler sous le nom d'"Operation Mindfuck".

    C'est le classique perdu par excellence, puisque son éditeur - la Librairie des Champs-Elysées – n'a jamais jugé utile de publier le troisième tome. Les aventureux devront donc se résoudre à lire la fin de l'histoire en anglais.



    2) Les Fileurs d'Anges - John M.Ford


    medium_ford.jpg
    Culte pour certains et rigoureusement illisible pour les autres, Les Fileurs d'Anges a la flatteuse réputation d'avoir coiffé William Gibson au poteau en préfigurant le concept de cyberspace dans ce roman qui tient pourtant plus du space opera que du techno thriller. C'est aussi le seul de lui paru à ce jour en France. Il faut dire que John Milo Ford est une personnalité atypique, qui n'aime pas être catalogué, et qui œuvre avec une volonté farouche d'originalité qui n'est pas sans nuire à sa lisibilité. Outre Les Fileurs d'Anges, on lui doit des novellisations barrées de Star Trek, des romans de fantasy urbaine, des thrillers, un roman de vampires et sous pseudonyme de la littérature enfantine.

    Paru en 1980 aux Etats-Unis, ce premier roman touche nos côtes deux ans plus tard chez J'ai Lu, et n'a depuis lors jamais connu de réédition.





    3) Dangereuses Visions 1 & 2 - Harlan Ellison

    medium_ellison.jpgD'une manière générale il est assez difficile de trouver les livres d'Harlan Ellison. Il n'y est d'ailleurs pas étranger. Malgré sa réputation, ou peut-être à cause d'elle, il reste catalogué comme le trublion de la génération 68, le fouteur de merde qui voulait "tuer le père". Rien n'est plus faux, comme le prouve sa légendaire anthologie Dangerous Visions qu'il dirige en 1967 avec l'ambition de faire sortir la science fiction de ce qu'il comme considérait comme sa période d'infantilisme, à savoir sa foi naïve en une science toute puissante et dont les grands noms de l'Âge d'Or s'étaient fait les chantres. Si Dangerous Visions rassemblait quelques valeurs montantes de l'époque, comme Robert Silverberg, Frederick Pohl, Brian Adliss, J.G Ballard ou John Sladek, Ellison avait aussi fait appel à des auteurs bien installés, en leur demandant de sortir de leurs sentiers battus. Et nombreux étaient ceux qui avaient joué le jeu, à commencer par Isaac Asimov dont la préface donnait le ton. Parmi les contributeurs citons Roger Zelazny, Robert Bloch, Poul Anderson, Damon Knight, Philip José Farmer, Lester Del Rey ou Fritz Leiber. Même Philip K.Dick avait répondu à l'appel. Et de fait, il est plus simple de compter qui ne figure pas au sommaire de Dangerous Visions que d'énumérer tous les auteurs du casting le plus phénoménal de l'histoire de la SF. Récompensée par un Hugo en 1968, Harlan Ellison, avec la modestie qui le caractérise, estimait dans la préface de la 35th Anniversary Edition, qu'il avait pleinement rempli son contrat, et bel et bien livré au monde une anthologie séminale.

    Paru en France chez J'ai Lu en 1975, sous la direction de Jacques Sadoul, elle n'a jamais été rééditée, ce qui est d'ailleurs proprement scandaleux.




    4) Breakfast du champion - Kurt Vonnegut Jr

    medium_vonnegut.jpgSi ça peut lui faire plaisir, Kurt Vonnegut Jr n'est pas un écrivain de science fiction. Il n'en reste pas moins que toute la première moitié de sa bibliographie a d'abord été publiée en édition spécialisée. Et ce fût aussi le cas de ce Breakfast du champion, qui précisément est le point de rupture dans sa carrière. Publié en 1972, ce roman est la somme de toutes les obsessions dont Vonnegut a nourri ses fictions jusqu'alors. Il dit volontiers qu'il devait ce livre en forme de testament à ses personnages. Et de fait toute l'intrigue est à leur service, puisqu'il va même jusqu'à les libérer de lui-même et les enjoins à vivre leur vie au mieux. Une idée tarabiscotée à la Vonnegut, et servie par une narration très éclatée, presque en forme d'aphorismes, au point que parfois on se croirait en train de lire un Cioran complètement défoncé à la mescaline.

    Drôle et très travaillé, comme toujours chez lui, Le Breakfast du champion est clairement ce qu'on appellerait aujourd'hui une transfiction. Publié chez J'ai Lu en 1975, il a bénéficié d'une discrète réédition en 1999 (largement épuisée depuis), à la faveur d'une adaptation cinématographique non moins discrète.




    5) Software - Rudy Rucker

    medium_rucker.jpgAvec Neuromancien de Gibson et La Schismatrice de Sterling, Software est souvent cité comme un des romans de référence de la génération cyberpunk. C'est sur celui-ci que s'est construite la renommée de Rudy Rucker, un auteur que tout le monde connaît mais que peu ont lu, faute de rééditions (une injustice désormais - en partie - réparée grâce à Lune d'Encre). Software n'est en fait que le premier tome d'un quatuor écrit au long court et qui se compose, en plus, de Wetware, Freeware et Realware. Une occasion pour Rucker, qui tout comme Sterling est l'un des grands théoriciens du cyberpunk, de nourrir son récit de vingt années de réflexions et de mises en perspectives des rapports troubles qu'entretiennent les unités biologiques humanoïdes avec la technologie.

    Ecrit en 1982 (deux ans avant Neuromancien), Software avait été publié en France en 1986 par feu les éditions Opta. Jamais réédité il vous faudra beaucoup, beaucoup de chance pour le dénicher.




    6) L'Homme-dé - Luke Rhinehart

    medium_rhinehart.jpgBon, pas tout à fait perdu, mais pas non plus très facilement trouvable, L'Homme dé est un classique pour initiés, en d'autres termes un livre culte. Il est publié en France en 1973, peu de temps après sa sortie aux Etats-Unis où il n'a pas tardé à s'attirer la réputation de roman le plus subversif de sa génération. Il raconte l'histoire d'un psychiatre new-yorkais qui, décide que puisque le monde va mal lorsqu'il est confié à la volonté des hommes, autant s'en remettre au hasard et décide de jouer sa vie aux dés. L'aspect subversif du roman est renforcé par un effet d'autofiction fantasmé puisque son héros s'appelle lui aussi Luke Rhinehart. Il faudra d'ailleurs attendre longtemps avant de savoir qui se cachait réellement derrière ce pseudonyme. Un mystère qui a tenu en haleine des millions de fans de part le monde, car L'Homme Dé est le seul et unique roman publié par Rhinehart, ce qui a parfois tendu à en faire une sorte d'évangile contre-culturel.

    Réédité en 1998 par l'Oliver, c'est certainement l'un des classiques perdus les plus facilement trouvable de la liste.






    7) La Dimension des Miracles – Robert Sheckley

    medium_shecley.jpgC'est peut-être son penchant pour la bonne blague, voire même parfois la gaudriole, qui ont fini par faire un peu oublier Robert Sheckley dont on n'a guère plus parlé ces dernières années qu'à l'occasion de sa mort, survenue en décembre dernier. Pourtant réduire son œuvre à une blague d'un goût douteux serait une erreur. Ses premiers romans sont des petits bijoux de dérision, où il dynamite avec une jubilation enthousiaste les codes d'un genre qu'il n'a jamais pris très au sérieux, mais dans lequel il a su injecter une solide dose de distance caustique. C'est le cas avec La Dimension des miracles, souvent considéré comme son meilleur roman. L'absurde et très désolante odyssée de Carmody, son héros est, comme toujours chez Sheckley, prétexte à croquer impitoyablement nos petites glorioles et pathétiques bassesses. Mais le temps passe et à son humour débilo-décalé on a préféré les bonnes grosses blagues de geek d'un Pratchett. Signe des temps ?

    Sorti en 1973 au Livre de Poche, cinq ans après sa parution originale, et il été réédité pour la dernière fois en 1989.




    >8) L'homme démoli - Alfred Bester

    medium_bester.2.jpgRégulièrement cité comme référence par des auteurs comme Serge Lehman et figurant dans toutes les listes de références, L'Homme démoli est un roman de 1955 qui a régulièrement été réédité jusqu'en 1996. Mélangeant avec bonheur enquête policière et science fiction, il y a indéniablement un parfum dickien dans cette histoire de flics télépathes qui peuvent anticiper l'exécution du délit. Seulement en 55, alors que Dick n'est encore qu'un noircisseur de pages, certes déjanté, mais néanmoins mineur, Bester est lui un auteur installé et respecté, et dont l'écriture influencera de nombreux autres écrivains.

    Au catalogue Présence du Futur depuis toujours, il ne fait aucun doute que L'Homme démoli ne tardera guère à être réédité par Folio SF.





    9) Le Cycle D'Helliconia – Brian Aldiss

    medium_Aldiss.jpgFinalement assez peu connu en France, Brian Aldiss est indéniablement un des grands maîtres britanniques du genre. Si de lui on cite assez souvent le Monde Vert, Helliconia est son Grand Œuvre. Livre-monde titanesque il ne trouve guère son équivalent que dans Dune auquel on le compare parfois, ne serait-ce que pour la densité de son univers. Bien que régulièrement réédité au Livre de Poche, ce cycle en trois (gros) volumes tend à devenir difficile à trouver. C'est plus que dommage car la chronique de ce monde dont l'hiver et l'été durent chacun plusieurs millénaires est tout à fait fascinante.

    Publié chez Ailleurs et demain en 1984 et réédité pour la dernière fois au Livre de Poche en 1998, il n'en reste pas moins assez difficile à trouver.





    10) Ces garçons qui venaient du Brésil – Ira Levin

    medium_levin.2.jpgSuggestion tout à fait pertinente à cette liste, soufflée par Ugo Bellagamba, Ces garçons qui venaient du Brésil est l'autre roman d'Ira Levin. Celui qu'on cite une fois que l'on a mentionné l'incontournable Rosemary's Baby. Levin est un touche un tout, et pour tout dire un touche à tout assez moyen. Ecrivain sans flamboyance à l'écriture gentiment lustrée par un manque de génie persistant, il compense largement ces carences par une production régulière et conséquente. Mais en France, l'arbre a souvent eu tendance à cacher la forêt, et il a été assez peu publié. Avec ce roman écrit en 1976 et poussivement adapté au cinéma dans la foulée, il livrait pourtant une histoire tout à fait convaincante de clones d'Hitler élevés après la guerre, dans l'espoir que l'un d'entre-eux reprendra le flambeau. Idée intéressante qui mixe avec bonheur des thèmes aussi divers que la fuite des criminels nazis, la persistance du fantasme du IIIème Reich, et bien-sûr la génétique, bien loin encore d'apparaître à l'époque comme une thématique majeure du genre.

    La dernière édition connue est celle de J'ai Lu et date de 1979.




    11) Stalker, pique-nique au bord du chemin – Arkadi & Boris Strougatski

    medium_stalker.2.jpgLes frères Strougatski sont d'authentiques figures des littératures de l'Imaginaire. Déjà du fait de leur talent, et de la maîtrise qu'ils ont de l'art difficile de l'écriture à quatre mains. Mais surtout leur production littéraire s'est forgée au cœur des années noires du communisme soviétique. La mort de Staline et le relatif dégel occasionné par l'ère Krouchtchev leur a offert l'opportunité de publier des œuvres engagées où ils n'hésitaient pas à critiquer (à mots couverts évidemment) les travers du régime en place. Des tracas avec la censure les ont ensuite contraint à se tourner vers l'humain et à délaissé le politique, sans pour autant que la qualité de leur plume n'en souffre. Stalker est de cette veine là, et a été écrit en 1972, alors que Brejnev faisait peser une chape de plomb sur l'URSS. Andreï Tarkovski adaptera d'ailleurs pour le cinéma cette étrange et poétique histoire de Terriens pillant la zone d'atterrissage abandonnée par de mystérieux visiteurs extra-terrestres, et qui ont laissés derrières divers objets aux propriétés inconnues.

    Un roman tout à fait étonnant, publié pour la dernière en 1994 par Présence du Futur.




    12) Récits de science fiction – de J.H Rosny Aisné

    medium_rosny.2.jpgContribution de Serge Lehman à cette modeste liste, Récits de science fiction est un fondement de la culture SF francophone. On connaît le nom puisqu'il l'a donné – non sans raison – à l'un des plus prestigieux prix littéraires, et on connaît l'auteur pour sa Guerre du Feu. En revanche on a un peu trop oublié que la langue lyrique de ce Belge s'est aussi employée à décrire des univers futuristes à mille lieues des standards de la SF américaine de l'époque. Axés sur la découverte de l'autre et de la différence, les nouvelles rassemblées dans ce recueil oscillent entre l'incroyablement actuel et le délicatement désuet, mais sont toujours servies par une écriture riche et généreuse. Il ne fait aucun doute que Rosny Aisné est l'un des père de la science fiction européenne il serait temps que l'on s'en souvienne.

    Publié en 1975 par les éditions Marabout, cette collection de nouvelles n'est plus guère trouvable en occasion qu'à des prix rigoureusement déraisonnables.




    13) Shambleau – C.L Moore

    medium_moore.jpgLorsque dans les années 80 on demanda à Robert Silverberg de participer à une anthologie qui proposait à des auteurs connus de reprendre l'univers d'un autre écrivain pour en extrapoler une suite, c'est une nouvelle tirée de Shambleau qu'il choisit. C'est dire l'impact qu'eût C.L Moore dans une SF anglo-saxonne presque exclusivement dominée par les hommes. Elle qui signait de ses initiales pour ne pas effrayer les éditeurs qui ne la connaissait pas avec "Catherine Lucille". La nouvelle qui donne son titre à ce recueil mixe avec grâce le thème du vampire et l'univers du space opera, mais elle explore bien d'autres rivages au long des huit autres récits qui suivent, en faisant revisiter à son héros, Northwest Smith, certains des mythes les plus anciens de l'humanité.

    Shambleau est un incontournable, régulièrement cité dans les listes de référence, mais qui est tombé dans un semi oubli en dépit d'une dernière réédition chez J'ai Lu en 1999.




    14) Le Disque rayé – André Ruellan

    medium_ruellan.2.jpgTrouvable, certes, mais fâcheusement oublié, Le Disque rayé est unanimement reconnu comme le meilleur roman d'un auteur singulièrement peu prolifique pour un "ancien du Fleuve". Publié en 1970 sous le pseudonyme de Kurt Steiner, ce court roman, exercice de style surréaliste et déroutant sur un accroc du temps est une expérience littéraire à tenter. La rigueur de l'écriture, sa concision mise au service d'une histoire par ailleurs totalement dénuée de repères, place André Ruellan dans la catégorie des expérimentateurs ambitieux. Très symptomatique d'une certaine vision des littératures de l'Imaginaire, une vision très française avouons-le, Le Disque Rayé fait partie de se ovnis que réservait parfois la production standarisée du Fleuve. On le retrouve dans les références d'auteurs comme Philippe Curval ou Ayerdhal.

    Après bien des avatars, la dernière avérée – et première sous le nom de Ruellan - date de 1997 au Livre de Poche.





    15) L'arc en ciel de la gravité - Thomas Pynchon

    medium_pynchon.2.jpgPynchon est un auteur généralement publié en blanche, et qui bénéficie d'une aura cultuelle du fait de la dévotion que lui réservaient des piliers du cyberpunks tels que Sterling, Gibson ou Rucker. Son univers, tout entier basé sur la déconstruction des grands mythes du monde moderne, donne naissance à une fiction qui oscille entre le décalé et la satire. Un mélange qui rappelle Vonnegut. Si on trouve très facilement Vente à la criée du lot 49, Vineland ou ses ouvrages les plus récents, L'arc en ciel de la gravité est rigoureusement introuvable. Edité en 1988 au Seuil dans la collection Fiction et Cie, il est devenu le St Graal de certains de ses adorateurs. Il faut dire que l'on parle ici de ce qui est certainement son roman le plus ambitieux. Un collage de bouts de vies qui s'entremêlent dans un lacis d'intrigues presque inextricable. Une structure éclatée qui n'est pas sans évoquer Les Faux-monnayeurs de Gide. Mais comme toujours chez Pynchon, on tend vers le définitif. Vers l'apocalyptique. L'homme n'a pas, il est vrai, une image très reluisante de ses semblables.

    Chercheurs et adorateurs... Bon courage à vous !



    Archives

    medium_EricH copie.png





    2 commentaires
  • Vermilion Sands


    de J.G Ballard


     


    La science fiction de James Graham Ballard est réputée difficile et extrême. Affilié à la New Wave britannique de la fin des années 60 aux côtés de Michael Moorcock et Brian Aldiss, il est l'un des piliers de la revue New Worlds, et assoit sa réputation sur des textes expérimentaux et provocateurs tels que Crash, L'Île de béton ou I.G.H.

    Assez loin des techniques de narration empruntées aux auteurs de la beat generation, notamment William Burroughs, et qu'il expérimentera dans des œuvres comme Le salon des horreurs, derrière la sensualité ophidienne de ce titre –Vermilion Sands– se cache la rencontre improbable entre Ray Bradbury et Scott Fitzgerald.

    Si ces neuf nouvelles ayant toutes pour théâtre une étrange station balnéaire, nous rappellent Les chroniques martiennes, la couleur des textes nous ramène, elle, à la prose lancinante de Gatsby le magnifique.

    Peuplée de riches oisifs ayant élevé l'ennui au rang d'art de vivre, Vermilion Sands, s'étend sur les kilomètres de côtes désertiques d'une mer ensablée. Chaque nouvelle lève un coin du voile sur la faune hors du temps qui hante ce pendant en forme de ville fantôme du Long Island des années vingt.

    Poètes assistés par ordinateurs, sculpteurs de nuages, fleuristes spécialisés dans les plantes chanteuses, artistes soniques ou agents immobiliers pour maisons quasi-vivantes, sont autant de pourvoyeurs de plaisirs subtils destinés aux riches stars recluses et autre milliardaires désœuvrés qui ont fait de Vermilion Sands leur villégiature estivale. Ici, et seulement ici, le merveilleux s'entremêle à la trame du réel. Comme s'il ne pouvait s'offrir qu'aux plus raffinés spécimens du genre humain, ceux ayant dépassés le stade d'un ennui par trop plébéien pour s'enfoncer dans l'attente languide de l'heure qui vient.

    Neuf nouvelles parfaitement ciselées et sur lesquelles plane un soupçon d'élitisme fossile allongé d'un doigt de lassitude, comme on allonge un dry martini d'un trait de vermouth. On se laisse facilement gagner par cette lecture paresseuse et élégante, dont on perçoit la vanité parfaite et donc essentielle. On se glisse dans la stase de cet éphémère qui n'en fini plus de durer. On attend la fin du rêve. Que le charme se brise, car bien-sûr, il se brisera. Nécessairement.

    Neuf nouvelles inventives et diaphanes, qui parfois vous échoueront sur les rivages arides de l'abstrait, qui pourront vous assécher comme une rose des sables, mais qui ne pourront pas vous laisser indifférent.

    Vermilion Sands
    est une introduction parfaite au monde de Ballard. Réputés difficiles ses textes ne sont peut-être qu'atypiques, mais ils sont surtout très réussis. Le maniérisme participe de cette atmosphère délétère, qui en fait une œuvre rare. On y entre comme dans un tableau de Dali, pour ressortir sens dessus dessous. C'est une expérience qu'il vous faut tenter.


    Archives


     



    votre commentaire
  • Smile c'était un fantasme, c'est maintenant une épopée. Mieux, une odyssée. Littéralement. Trente-sept ans pour enfin voir le jour. Presque le temps pour Ulysse de revenir deux fois à Ithaque. Et s'ils furent plus intérieurs, les tourments que Brian Wilson eût à traverser n'en furent pas moins sombres.

    Comme l'a dit Nick Kent, les fins heureuses dans le rock sont plutôt rares, et si il y avait bien un dossier que l'on croyait hermétiquement clos, plombé d'une chape de malédiction c'était bien celui-ci.

    En 1966, en sortant Pet Sounds, Brian Wilson, avec le concours presque fortuit des Beach Boys, prouve au monde que la pop music peut aussi être de l'art. Chaque morceau de l'album est un petit bout d'arc en ciel acidulé couché dans le vinyle.

    Comme il ne tourne plus depuis fin 64 pour cause de dépression nerveuse, l'aîné des frères Wilson mène une vie de grand ado attardé, protégé du monde extérieur par sa femme Marylin, et quelques fidèles. Brian a cette drôle d'hygiène de vie psychédélique du L.A de 66. Le LSD lui a fait voir Dieu, il fume beaucoup d'herbe, se gave d'amphètes, mais s'adonne à la méditation, ne conduit pas bourré et picole peu. Amour, paix et bon cholestérol en quelque sorte. Il compense en se recherchant désespérément auprès de sa famille l'affection qui lui refuse ce parâtre qui l'a mis au tapin dès 61 et qui jalouse son génie. Et sa famille c'est toujours et encore les autres Beach Boys.

    Seul à son piano, qu'il a planté dans un bac à sable au milieu de son salon, il tente de retranscrire des mélodies que lui seul entend. Compositeur lumineux, arrangeur obsessionnel, il écrit des micro-symphonies de quelques dizaines de secondes qu'il agence avec une science de l'alchimie unique. Une science qu'il a dénommée "musique modulaire". Ses morceaux naissent ainsi, comme autant de puzzles impossibles, truffés jusqu'à la dernière seconde de leurs trois minutes réglementaires de trouvailles philosophales.

    Si ses visions laissent parfois les autres Beach Boys perplexes, spécialement Mike Love qui ne comprend pas pourquoi il faudrait abandonner une formule gagnante à base de grosses bagnoles, de filles en bikinis et de planches de surf, ils ont jusque-là toujours fini par se ranger à ses arguments.

    Malgré un accueil mitigé du public, Pet Sounds est un chef d'œuvre insurpassable que Brian Wilson va pourtant surpasser l'année même de sa sortie avec un seul morceau : Good Vibrations. Chanson ébauchée lors des sessions de Pet Sounds et qu'il pense d'abord fourguer à un groupe de Rythm n' Blues, il va ensuite la retravailler durant six mois d'essais en studio exténuants. Le résultat en vaut la peine et Brian sait maintenant comment créer le successeur de Pet Sounds.

    S'adjoignant les services d'un jeune parolier, Van Dyke Parks, le leader des Beach Boys travaille d'arrache pied, plus convaincu que jamais qu'il doit livrer au monde un disque lumineux, radieux. Qui rendra heureux ceux qui l'écouteront.

    Le duo qu'il forme avec Parks fonctionne tout d'abord à merveille. En phase avec la poésie un peu étrange de ce dernier, les squelettes de mélodies sur lesquels viendront se greffer plus tard les fameux blocs d'arrangements modulaires, s'empilent rapidement. Derek Taylor, l'attaché de presse du groupe, commence à lâcher un peu partout que Brian Wilson est sur le point de donner naissance au meilleur disque de pop jamais réalisé. Mais lorsque de retour d'une tournée européenne les autres membres du groupe écoutent les premières bandes, ils sont consternés. Mike Love somme Parks d'expliquer l'un des vers d'une des chansons. Il en est incapable, la dispute dégénère et le parolier est débarqué du projet. Même Carl et Dennis, les frères de Brian, sont dubitatifs.

    Tiraillé entre la cohésion de cette cellule familiale dont il a désespérément besoin et l'album qu'il aspire à faire, Brian va s'enliser. Le syndrome est bien connu : il veut trop en mettre (comme moi avec cette putain de chronique que je suis en train de réécrire pour la cinquième fois). Changeant d'avis tous les jours quant aux arrangements des morceaux, il est incapable d'en finaliser un seul. Bourré d'acide, il passe de la dépression la plus noire à des vagues d'euphories qui, ni l'une ni l'autre, ne peuvent lui être d'un grand secours. La sortie de l'album, qui devait d'abord s'appeler Dumb Angel avant de devenir Smile, est retardée une première fois en décembre 66. Brian s'englue dans la paranoïa, a besoin d'être sans cesse rassuré, se mazoute dans un mysticisme de plage, est persuadé que Phil Spector veut lui arracher le secret de Smile et qu'il le fait suivre. Le délire culmine lors de la séance d'enregistrement de Mrs O'Leary's Cow, sous-titrée Fire, l'un des morceaux dédié aux éléments qui doit conclure l'album. En cabine tous arborent des casques de pompiers en plastique achetés dans un magasin de jouets. Ce jour là, une vague d'incendies ravage Los Angeles et un entrepôt voisin des studios Sunset Sound prend feu. Convaincu que les mauvaises vibrations dégagées par Fire sont la cause du sinistre, Brian Wilson essaie de brûler les bandes.

    Le coup de grâce arrive en juin 1967 lorsque les Beatles sortent Sgt Pepper's Lonely Heart Club Band. Les Fabs ont une fois de plus coiffés les Beach Boys sur le poteau, et Brian Wilson au fond du panier, abandonne Smile qui va maintenant pouvoir devenir le disque fantôme le plus mythique de l'histoire du rock. En consolation, les fans pourront se mettre sous la dent Smiley Smile, une spirale descendante vers la névrose hâtivement assemblée sur les décombres des derniers mois.

    Sorties des bandes masters survivantes, sont nées au cours des décennies suivantes des dizaines de versions pirates, toutes labellisées "vraie version originalement authentique de l'album promis juré craché les autres versions c'est tout rien que de la merde". C'est même devenu une sorte de jeu pour les fans d'élaborer son Smile. Le puzzle de la mort en 12 000 pièces. Personne de toute façon n'est là pour les contredire puisque Brian Wilson s'est enfoncé dans la folie. Trop de bulles d'acide sont restées coincées dans ses synapses (du moins celles qu'il lui restent). Couché dans son lit à se défoncer aux calmants en boulottant des pots de crèmes glacées il s'est transformé en un barnum fleuri de 150 kilos, jusqu'à ce que le Dr Eugène Landy, sorte de gourou-psy vaguement escroc – très californien au fond – ne finisse contre toute attente à lui faire remonter la pente. Doucement. Tout doucement.

    Ce sera finalement la rencontre en 1995 avec un groupe de faiseurs méticuleux, les Wondermints, qui va remettre le projet sur les rails. Fans de Brian Wilson l'osmose se fait naturellement, et lorsque l'année dernière, Van Dyke Parks se laisse convaincre de remettre le couvert, on aboutit – Ô Miracle ! – en ce beau mois de septembre 2004 à l'arrivée dans les bacs du Smile, le seul, le vrai.

    Ah ouais ? Le vrai ?

    Bien malin celui qui pourrait affirmer que la présente résultante est bien conforme à ce que Brian Wilson avait en tête en 1967. Qu'a-t-il bien pu surnager dans le brouet de neurones liquéfiés qu'était devenu son cerveau ? Qu'a laissé la reconstruction opérée par Landy, qui a tiré la chasse sur vingt ans de névroses et a remis en place, après filtrage, tout ce qui tenait encore vaguement debout.

    Quelques morceaux, comme le très fétide Do You Like Worms ?, ont fait les frais de la résurrection. D'autres étaient apparus dans des versions plus ou moins expurgées sur divers album des Beach Boys – Surf's Up, Cabinessence, ou Heroes and Villains – et ont subit un sérieux relooking. Même Good Vibrations est repassé au marbre, ce qui n'est certainement pas la meilleure chose qui lui soit arrivée. L'album que l'on écoute aujourd'hui n'est pas, et ne pourra jamais être celui que son auteur nous destinait en 67. Impossible de faire abstraction de ce que Wilson à traversé. L'homme qui chante aujourd'hui a 61 ans. Ça s'entend. La voix n'est plus la même. Elle a donné en route. La diction aussi a changé. C'est celle d'un retraité qui s'est fait refaire le clapoir, et qui du coup fait parfois chuinter les "S" et vous postillonne dans le nez sur les "P".

    Evidemment la plupart des fans hardcore détestent. Mais au fond pour eux le problème, c'est que Brian Wilson vient de leur tuer un rêve. Celui de cet absolu inaccessible, puisque prisonnier à jamais du cerveau vidangé de son géniteur. Ce qu'ils détestent c'est l'idée d'avoir passé des heures à fantasmer leur Smile, et de voir qu'au final, ce n'est qu'un disque. Mais quel disque ! Pardon ! Malgré tout ses défauts, et il en a, Smile est bien ce qu'il devait être : un disque qui rend les gens heureux. Heureux de voir que la bonne musique est sans mode. Heureux de voir que Brian Wilson est revenu d'entre les morts. Heureux de voir qu'il est heureux. Qu'au final, il a vaincu.

    Ouais Brian, t'as tué mon rêve. Mais tu veux que je te dise ? Et ben t'as rudement bien fait !



    Archives - Septembre 2004




    3 commentaires
  • La Cigale chantera-t-elle tout l'été ?

    de Francois Dibot



     


    Revoilà la SF de barricade, qui hisse le drapeau noir. Sous les pavés, la page. Les Editions Libertaires annoncent dès le départ la couleur dans une intro, qui tient presque du tract, et qui nous est adressée depuis "Quelque part dans les maquis de la résistance à l'intolérable". Nous sommes en Anarchie, et, avec une jubilation militante, on y souhaite encore au capitaliste de crever la gueule ouverte. Bien plus que rafraîchissant, c'est finalement assez salutaire.

    Très impliqué dans la vie associative, François Dibot fait partie de ces hommes qui tentent de faire vivre leurs idéaux au quotidien, et qui pense qu'il fût un temps où la science fiction était une littérature bien plus engagée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Doù pour tenter d'y remédier, ce court recueil.

    Tout d'abord on est agréablement surpris par l'excellente présentation de l'ouvrage. Couverture soignée, nombreuses et belles illustrations intérieures. Loin des canons de la littérature libertaire, qui maquette généralement à la photocopieuse, on est ici dans l'amour du livre, et c'est déjà suffisamment notable pour être salué comme il se doit.

    Une science fiction, donc, au service d'idéaux. Société plus égalitaire, plus respectueuse de l'humain, moins – beaucoup moins – asservie aux lois d'un marché qu'on nous présente à tort comme l'état naturel des rapports humains. Une science fiction, au fond, qu'un esprit chagrin pourrait qualifier d'un autre âge, mais qui n'est hélas que bien trop en phase avec le nôtre. Car c'est presque vers la prospective que lorgne François Dibot. Chacune de ces six nouvelles s'axe autour d'une extrapolation – souvent à peine outrée – de notre futur proche. Privatisation de l'éducation pour Je mets les pieds dans le plat de mon père, très joli récit autour de la transmission du savoir, et de l'absolue nécessité de sa gratuité (à tous les points de vue), corporatisme avec G-8, parlementarisme clientéliste avec 49-3, etc...

    Fiction au service des idéaux, mais hélas parfois aussi en service commandé, comme c'est le cas pour ces deux dernières nouvelles, où Dibot pêche un peu par excès de militantisme. La finesse de sa plume et la richesse généreuse de sa langue ne suffise pas à faire primer l'histoire sur la démonstration. Car on préfèrera, et de loin, le renoncement évoqué dans Je mets les pieds dans le plat de mon père, la poésie à façon de Jeu ou la perfidie lasse de La Femme à venir est un homme ! On préfère Dibot dans l'évocation, car sa prose s'y prête. Délicatement travaillée, comme le ferait un artisan, elle sert bien mieux son propos ainsi. Plane alors, comme le parfum un peu sucré de la pourriture d'une société en décomposition. Et pourtant, pourtant, François Dibot se refuse au désespoir. "Même quand il est trop tard, il n'est jamais trop tôt !". La Cigale chantera-t-elle tout l'été ? sert une cause, et le clame haut et fort dès son préambule. C'est sans doute pourquoi on ne parvient jamais vraiment à se dire qu'on lit un recueil de nouvelles comme les autres, avec ce que cela implique de bon et de mauvais. Mauvais, car il devient difficile de dissocier l'homme et l'œuvre, du combat, spécialement quand il verse dans la didactisme. Bon, parce que sa cause, est notre cause, et qu'en se refusant à ne jouer que les pythies, François Dibot mets plus dans ces quelques pages que bien des auteurs n'en mettent dans toute une œuvre.

    Archives - décembre 2005


     



    votre commentaire
  • L.G.M

    de Roland C.Wagner


    Roland C.Wagner s'étonnait l'autre jour qu'on persiste à voir essentiellement dans L.G.M un clin d'oeil à Martiens, Go Home !. C'est gonflé de sa part de le demander, mais pas exagéré.

    Pour commencer, L.G.M est truffé de références, parmi lesquelles le coup de chapeau à Fredric Brown n'est que la plus évidente. Heinlein est aussi largement convoqué. Que ça soit par l'évocation du destin comique qu'a connu En Terre etrangère, devenu le roman culte de la génération flower power, mais aussi via son personnage principal qui évoque furieusement celui de Marionnettes Humaines.

    Les plus pervers n'auront pas, non plus, loupé les références appuyées à Jimmy Guieu, l'inénarrable papa des Petits Gris, avec lequel Wagner a d'ailleurs co-écrit l'ultime numéro de la collection Anticipation du Fleuve Noir*.

    De ce joyeux foutoir qui bordélise avec enthousiasme les références de l'Âge d'Or (et plus justement du plaqué or en ce qui concerne Jimmy Guieu), Roland C.Wagner ressort avec un roman résolument punk. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si c'est finalement Jello Biaffra qui fini par emménager dans le bureau ovale - curieux destin pour le chanteur d'un groupe qui s'appelait les Dead Kennedys -. Mais comme toujours chez Wagner, la lecture se fait à plusieurs niveaux. Derrière la pochade et la satire, il agite les idées et nous parle de la peur de l'autre, de la manipulation des médias et ouvre sur la quasi mystique de l'imaginaire.

    Moins fouteur de merde que La Saison de la sorcière (prochainement réédité chez J'ai Lu), mais plus binairement jouissif L.G.M. est un roman qui ressemble finalement bien à son auteur : irrévérencieux, subversif et érudit.



    * authentique.

    Archive




    votre commentaire